Vous, tu, nous … Manifeste pour la liberté du pronom personnel

Traverser des entreprises et organisations variées au gré de mes missions m’amène à observer des différences dans les utilisations des pronoms personnels. Tutoiement ou vouvoiement obligatoires sont des marqueurs culturels forts de l’organisation. Le tutoiement pourrait laisser penser que la proximité et la complicité sont de rigueur dans l’entreprise ; le vouvoiement induit davantage de distance. Pourtant, ni l’un ni l’autre ne sont des garants contre la brutalité dans les relations ou pour la fluidité des échanges. Qu’est-ce qui est en jeu vraiment ? Et chez vous, dans votre entreprise, quelles sont les pratiques ? Etes-vous totalement à l’aise avec elles ?

“Ici, on se tutoie” : aujourd’hui, la tendance est au tutoiement obligatoire pour tous, du tout jeune collaborateur au DG ou au Président. Le vous serait considéré comme créant une distance hiérarchique, rendant difficile voire impossible la liberté de parole par l’écart qu’il cristallise dans la relation. Du coup, il est interdit de séjour et le tutoiement, sympathique au demeurant, est de rigueur. Dans le fond, un dogme remplace l’autre. J’ai vu de jeunes collaborateurs se faire reprendre fermement parce qu’ils vouvoyaient. On en arrive alors à un paradoxe savoureux : le tutoiement obligatoire pour faciliter la relation devient un obstacle, un effort, une épreuve initiatique que chacun doit réussir pour montrer combien il appartient à la communauté.

De la même façon, le vouvoiement obligatoire (devenu infiniment plus rare) s’impose comme un code avec lequel chacun n’est pas nécessairement à l’aise, selon son histoire familiale ou sociale. Ce qui finalement est à mon sens le plus troublant dans cette obligation de l’un ou de l’autre, c’est la suppression volontaire d’un marqueur relationnel que cela induit. Chacun sait que ce moment délicieux où l’on passe du “vous” au “tu” marque une avancée dans une relation, une plus grande proximité, une plus grande confiance peut-être aussi. La suppression de cette étape (que l’on peut rapprocher de la suppression de tous nos rituels culturels) peut être vécue soit comme une intrusion dans l’espace personnel, soit comme une interdiction de proximité. Cela crée inévitablement une illusion relationnelle, dans laquelle chacun est renvoyé à lui-même pour se créer ses repères individuels. Cela efface le temps nécessaire à la création d’une relation “vraie”. Et comme tout dogme, cette suppression induit sa propre violence.

C’est d’ailleurs particulièrement cocasse que ce soit en particulier dans les entreprises qui s’engagent dans des processus dits de libération que cette obligation s’impose. Pour abolir les différences hiérarchiques, le “tu” devient la règle. Quelle cohérence trouver entre ce choix de la confiance, ce désir de laisser chacun émerger dans ses talents et son intelligence et l’imposition d’un code relationnel qui vient frapper à un des endroits les plus intimes de chacun : ses frontières personnelles ? Quelle cohérence trouver encore entre le lissage indifférencié des relations dans l’entreprise et l’exhortation à employer le “je” qui singularise plutôt que le “on” neutre ?

Il arrive aussi encore qu’il y ait un usage différencié et codifié du vouvoiement. Au sein de l’équipe de direction on se tutoie ; mais dans la relation hiérarchique le vouvoiement est demandé. Pour beaucoup, c’est une façon de se préserver en cas de difficulté dans la relation : il serait plus facile de dire des choses difficiles à ses équipes en passant par le vous. Cela se discute. C’est souvent plutôt un marqueur statutaire, une appartenance et le symbole peut-être d’une réussite. C’est bien pour cela qu’il est souvent mal vécu par les équipes : cette installation de castes, qui ne font pas partie du même monde. Cela laisserait penser aussi qu’il existe naturellement au sein d’une équipe de direction une proximité, une confiance qui justifierait le “tu” immédiat. Que cette proximité soit nécessaire pour l’entreprise, il n’y a aucun doute. Qu’elle soit naturelle et spontanée… c’est une autre histoire !

Finalement, ce qui me semble en jeu, c’est la question de la cohérence relationnelle. Que le tutoiement soit l’usage dans une organisation, en lien avec des relations réellement respectueuses, proches, cela semble souhaitable. Mais c’est finalement l’oeuvre naturelle du temps. C’est d’ailleurs peut-être cela que nous cherchons tant à effacer en imposant le tutoiement : le nécessaire passage du temps dans un univers qui n’en jamais assez.

Nicole Jeammet, dans son livre “Entre toi et moi, la découverte des possibles”(1), montre combien la juste distance entre deux personnes est source de création et de fécondité. Et si nous osions à nouveau laisser le temps à la création de la distance juste dans nos relations professionnelles ? Les pronoms personnels pourraient nous y aider !

1 : “Entre toi et moi, la découverte des possibles”. Nicole Jeammet. Ed Odile Jacob

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