Et vous, êtes-vous libre de décider ?

Quand le besoin de reconnaissance nous piège …

Généralement, quand je pose cette question aux personnes que j’accompagne, la réponse fuse, sûre d’elle-même. « Bien sûr que je suis libre dans mes décisions ! D’ailleurs quand j’ai un doute, je fais un tableau, des pondérations et mes décisions sont claires et objectives ! » Ou alors, « je décide au feeling, ça m’a toujours réussi. » Avec l’expérience, je pourrais finir par trouver ces réponses attendrissantes, si les conséquences parfois n’en étaient pas aussi sérieuses. Du signe de la balance, j’ai souvent été confrontée à des difficultés à décider sereinement et j’ai souvent fait de très mauvais choix, c’est-à-dire des choix qui m’ont coûté cher. L’erreur est source d’apprentissage … c’est probablement pour cela que ce sujet est au cœur de ma recherche. Mais vous, qu’en est-il pour vous ? Vous sentez-vous libre de décider dans un monde si complexe ?

4 points me marquent tout particulièrement quand j’observe et écoute des personnes en prise avec des décisions importantes pour elles :

–      Une décision à prendre, c’est une opportunité pour exercer concrètement notre condition de femme ou d’homme libre. Ce qui pourrait donc être un moment excitant, enthousiasmant devient souvent au contraire une source d’angoisse, de stress intense, qui peut nous amener parfois à rêver secrètement que quelqu’un prenne la décision pour nous. Paradoxal non ?

–      Nous hébergeons en nous un hamster – ce fameux « Pensouillard », cher à Serge Marquis [1]– particulièrement énergique mais dont le rendement est faible ! Il travaille pourtant de jour comme de nuit, jusqu’à nous empêcher de dormir, et sa production est bien souvent décevante.

–      L’illusion de l’objectivité possible en matière de décision est encore très fréquente : des pour, des contre, des tableaux de critères, des poids savamment mesurés, des listes, des prises d’avis … tout cela en espérant arriver à la « bonne » décision, sans même toujours savoir ce qui définit une bonne décision.

–      Et enfin, très souvent, nous avançons à l’aveugle, non seulement sans savoir ce qui fait vraiment sens pour nous ou pour le collectif, mais aussi et surtout en n’ayant aucune conscience de nos « angles morts » dans ce processus de décision. 

Sur ce quatrième point, j’aimerais m’arrêter un peu sur un des grands pièges qui nous guette tous : notre besoin de reconnaissance. Bien souvent se cache au fond de nous un besoin, voire une soif, d’obtenir l’approbation, l’admiration ou tout simplement le regard de l’autre sur ce que nous faisons de notre vie. Notre besoin peut être d’ordre social, statutaire, familial, ou même existentiel. Il témoigne en réalité de notre propre rapport à nous-même, de notre propre degré d’émancipation : peur de décevoir, peur d’échouer (ou de réussir), besoin de revanche, besoin de se singulariser … il se joue en nous des dialogues très intimes, souvent inconscients, qui nous empêchent d’aborder la question qui se pose avec la distance émotionnelle nécessaire. Et cela peut être d’autant plus vrai pour tous ceux qui ont un parcours de « réussite » : on observe que le besoin de reconnaissance positive est un moteur très puissant pour s’engager très activement dans la réussite de sa vie professionnelle : ce qui est ici une ressource à titre personnel peut devenir un frein majeur quand il s’agit de prendre des décisions qui engagent des ressources collectives. Des patrons qui ont la folie des grandeurs et mettent en péril l’entreprise pour satisfaire leur « ego », qui n’est ni plus ni moins qu’un besoin pathologique de reconnaissance, nous en avons des exemples sans cesse dans la presse économique.

Il n’est pas facile de neutraliser les effets de ce besoin de reconnaissance : 

–      D’abord en prendre conscience, lucidement : examiner les répétitions dans sa vie, entendre les feedbacks de son entourage, avoir le courage d’évaluer les effets des décisions passées … peut nous aider à prendre une plus juste distance. Le regard d’un tiers est toujours aidant dans ce domaine.

–      Mesurer les impacts possibles du choix que notre besoin de reconnaissance nous conduirait à faire : conséquences directes et indirectes, pour nous-même, les équipes, notre entourage. Et imaginer ce que les autres en diraient.

–      Ne surtout pas prendre avis auprès de ceux qui font partie de votre « problème » : interroger un père ou un pair auquel on se compare dans la réussite est une très mauvaise idée si l’on veut garder son libre-arbitre !

–      Et enfin mais surtout se poser en vérité la question essentielle : avons-nous envie vraiment d’exercer notre liberté, avec la responsabilité qui en découle ? Avons-nous ce courage-là ?

Je viens de terminer la lecture d’un livre que je vous recommande : « Avoir le courage de ne pas être aimé », de Ichiro Kishimi et Fumitaké Koga.[2]. Sous la forme d’un dialogue, les auteurs passent au peigne fin les fondements de la psychologie selon Adler. 

« Choisit-on la reconnaissance des autres, ou choisit-on un chemin de liberté sans reconnaissance. C’est une question importante – réfléchissons-y ensemble. Passer sa vie à essayer de mesurer les sentiments des autres et à se faire du souci à propos de la façon dont ils nous regardent. Vivre de façon que les souhaits des autres soient exaucés. Il peut y avoir des panneaux pour t’orienter dans cette voie, assurément, mais c’est vivre en se privant de liberté. Pourquoi choisir en se privant de liberté ? Tu utilises les termes « désir de reconnaissance », mais ce que tu veux vraiment dire, c’est que tu ne veux pas déplaire à qui que ce soit. »

Ah, une dernière chose importante avant ce week-end à venir : pour prendre une décision « libre », DORMEZ ! Selon le professeur Philippe Damier, professeur de neurologie au CHU de Nantes, « fatigué, notre cerveau est très vulnérable à divers biais cognitifs ou émotionnels ».[3] Une bonne raison pour multiplier les siestes en cette période hivernale …

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